AGNÈS THIÉFAINE

C’était un mois de novembre qui semblait ne rien revêtir de particulier. Un mois de novembre gris. La fin de l’automne et pas tout à fait encore le début de l’hiver. Un novembre entre deux... C’est ça, j’étais dans un moment entre deux. A la fin d’un long combat à la Don Quichotte et pas tout à fait encore dans le Bon Combat; j’amorçais le virage. Je m’étais convaincue depuis quelques temps, que pour changer ma vie, il me fallait changer de compagnons de route ; il me fallait ouvrir vers les portes vers la nouveauté. La liberté ne pouvait se gagner qu’à ce prix-là : se confronter à d’autres regards ; et quel qu’en fut le risque, je décidai de le prendre. Depuis que l’Ankou* avait soufflé si fort dans mon cou, je suivais seulement et scrupuleusement le sens de mon intuition.
Changer sa vie, cela peut commencer par changer de visage ; changer ou plutôt s’en donner un plus ressemblant. Changer sa vie impose de prendre des risques ; comme changer de coiffeuse, par exemple. Y a t-il plus grand danger que de confier son visage à une inconnue ? Pour me faire encore un peu plus peur, j’en choisissais une même pas recommandée par une amie et de surcroît armée d’un rasoir. Ce serait sûrement carré comme le prospectus que j’avais déniché ; ce serait sans doute « en résonance » avec mon souhait, comme ce que les mots proposaient.
C’était un mois de novembre qui semblait ne rien revêtir de particulier. Un novembre gris. Un novembre entre deux. En frôlant mes cheveux, il me semblait que le rasoir m’arrachait mes vieux, très vieux oripeaux... Quand il a cessé sa danse autour de ma tête, je me suis sentie nue, si nue... J’ai porté immédiatement mes mains de chaque côté de ma nuque maintenant tellement offerte ; j’ai eu alors si froid. Je n’ai pas aimé le nouveau visage qui me faisait face, mon regard tellement autre. Le froid parlait de solitude, de ma longue marche solitaire. Mon cœur hésitait entre pleurer et hurler. J’ai quitté le petit salon, abandonnant là de grandes mèches inutiles et mes illusions avec. Le virage s’avérait bien dangereux, un virage en épingle. Elle, elle m’avait convaincue qu’il se passerait c’est sûr, quelque chose dans les 15 jours ; elle avait vraisemblablement anticipé sur des changements à venir...
Dans les semaines qui suivirent, une énergie extraordinaire m’anima, me conduisant à entreprendre des actions qu’auparavant j’aurais immédiatement censurées. Renouant avec mon intime et entière féminité, j’osais alors l’affirmer en toute confiance. Je me sentais femme comme jamais ; je souriais à ce visage que finalement je préférais ! Exactement 17 jours après, s’est alors présentée à moi une rencontre hors du commun, un de ces moments magiques que la vie ne peut proposer qu’aux cœurs battants, aux yeux ouverts sur la beauté du monde... Le regard bleu merveilleux d’un homme s’est arrêté sur moi juste le temps de me dire que oui enfin, j’étais sur la bonne voie ! Le regard bleu merveilleux d’un grand homme et son cœur profondément magnanime...
Novembre ne sera plus jamais gris ; il aura longtemps encore, le goût de cette émotion sublime. Novembre ne sera plus jamais gris ; et si je suis encore entre deux parfois, c’est entre deux rendez-vous avec Sandrine !
Agnès Thiéfaine,
Ecrivain public & biographe
La Terrasse, le 20 janvier 2010
*Personnage de légendes bretonnes incarnant la mort